[PARUTION GAZELLE] Une vieille Journée

Nouvelle parution sur le magazine Gazelle, dédié à la femme maghrébine, sur les mois de Mars-Avril

Bonne lecture !

 

Mes yeux s’ouvrent doucement, malgré la brutalité de ce réveil. La froideur de ce début d’année ne contraste pas avec celle du cœur de l’aide-soignante prostrée devant moi.
Silencieuse, elle me tire du lit sans ménagement et m’installe sur le fauteuil. Elle m’ouvre le bec telle une oie à gaver, m’y enfonce des comprimés, puis se met à frotter mon visage avec le gant fraîchement plongé dans la bassine, si fort que ça me brûle ! Je ne dis rien, pour ne pas aggraver la situation. Toujours sans un mot, elle entreprend ensuite de me brosser les quelques cheveux qu’il me reste sur la tête. Cela se fait encore dans la douleur mais je préfère me taire. La dernière fois que j’ai osé un soupir, la fin de ma toilette a été une véritable torture.

Je suis incontinente, elle le sait bien. Elle le sent en tout cas. Mais sans m’adresser un regard, elle crie que ça attendra cet après-midi que sa collègue prenne le relais, car je la répugne puis elle m’habille à la hâte, répétant à quel point mon odeur l’indispose.

Mon cœur a mal, et pas seulement à cause de la maladie. Ces mots me blessent plus que je ne veux le montrer. Je suis sans cesse rabaissée. Je suis à leur merci, et je ne peux rien dire. Qui écouterait une vieille bique ? C’est ce que l’on me répète sans cesse « Personne ne vous croira, vous être sénile ! ». Alors on m’insulte et on me vole sans honte.

Mon corps est malade mais ma tête est bien entière ! Mon mari n’a pas eu cette chance. C’est de ma faute. Nous avons décidé de venir ensemble nous installer dans cette maison de retraite, car ma santé était fragile. Nous ne voulions pas être une corvée pour notre fille. Nous avons tout vendu pour pouvoir nous offrir ce qui semblait être un lieu agréable. C’était un luxe après une vie de travail acharné. Mon mari était en forme. Mais le manque de considération et de simulation ont eu raison de lui. Il m’a laissé seule et s’est envolé dans un état de démence profond.

Je n’ai plus personne maintenant qu’il est parti. Je vais finir folle et seule. La constante humiliation finira par me tuer moi aussi !  Et puis, ayant l’esprit clair, je ne fais que réfléchir à m’en donner des migraines. Que fais-je ici avec de vieux dingues ? Comment ne puis-je pas à mon tour tomber dans la folie ? Pourquoi ne suis-je entourée de gens normaux, jeunes et moins jeunes ?

Tous les jours je vois la mort frapper aux portes de mes voisins. Et je prie. Je prie sans relâche.
Oui je prie pour que ce soit à ma porte qu’elle vienne frapper, cette mort que j’attends ! Je souhaite rejoindre mon mari qui me manque à en crever.

A quoi bon rester sur cette Terre qui ne veut plus de moi ? Je n’ai plus personne !

Je ne supporte plus ce manque de considération : les humiliations à répétition et les violences corporelles.

Je pensais perdre ma dignité dans le fait que l’on s’occupe de moi, mais ma fierté je l’ai perdue en devant me taire. Oui, il y a des membres du personnel qui sont très gentils. Mais pourquoi ne parlent-ils pas ? Pourquoi personne ne dénonce-t-il ceux qui nous font du mal ?

Alors comme les autres, je subis. Et le soir, seule dans mon lit, je m’autorise à pleurer. Je pleure encore et encore, comme un bébé, car c’est à cet état d’incapacité que j’en suis réduite. Je sanglote mais moi, personne ne vient me prendre dans ses bras pour me réconforter.

Je pleure mon défunt mari parti sous mes yeux, je pleure ma fille absente, je pleure mes fils morts alors que j’aurais donné n’importe quoi pour prendre leur place… N’est-ce pas aux parents de rendre les armes en premier ? Je pleure mes petits-enfants qui n’ont plus le temps de venir me rendre visite, je pleure ma solitude tout simplement. Je pleure ma vie en invoquant ma mort.

Après avoir tout donné pour les autres, je ne pensais pas finir mes jours si seule.

La vieillesse avait toujours résonné en moi comme une seconde jeunesse, sans plus aucune contrainte que de profiter de la vie. La vieillesse résonne désormais en moi comme une énorme souffrance, contrainte de vivre avant de profiter de la mort…

 

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