Lettre d’un SDF millionnaire

Chère amie,  

Je n’avais pas été épargné jusque-là. A 35 ans, je n’avais rien d’autre à attendre de la vie que la mort. Alors c’est patiemment que je l’attendais.

J’étais né dans une famille plutôt riche à Paris, cette ville qui m’avait vu grandir. Mon enfance n’avait pas été des plus joyeuses : mes parents étaient toujours absents, assistant à des opéras ou à des inaugurations de galeries et voyageant partout dans le monde…sans moi. Ils me faisaient garder par des nourrices, et lorsque j’étais là, il ne me regardaient même pas, s’enivrant de leur bonheur à deux. Quand je fus plus âgé, ils m’envoyèrent en pension poursuivre ma scolarité.

Alors, lorsque j’ai eu 18 ans, j’ai décidé de couper les ponts avec eux, qui ne m’avaient jamais aimé. J’ai fui cette maison qui pour moi n’était pas celle du bonheur. J’ai quitté cet endroit qui aurait dû être un cocon, mais qui s’avérait plutôt être un lieu où j’avais l’impression de côtoyer deux étrangers.

Mon départ n’a pas inquiété mes parents. Ma propre mère, celle qui m’avait porté 9 mois dans ses entrailles, était restée totalement indifférente. Ils n’ont jamais cherché à me retrouver. Moi, je me postais de temps en temps devant la maison, en quête d’informations : étaient-ils dévastés par mon départ inattendu ? Non, hélas. Maman rayonnait de bonheur, l’air toujours aussi amoureuse de mon père. Petit à petit, j’ai cessé de les épier, comprenant que nous n’étions pas du même monde.

Au début, je squattais chez des amis. Et puis, je suis tombé dans l’enfer de la drogue. Je ne travaillais pas, et il me fallait des doses toujours plus fortes. Mes amis aussi se droguaient, et c’est ensemble que nous tombions chaque jour plus bas.

Mes amis étaient comme moi, complètement accros, et ils ont arrêté de travailler. Les loyers de chacun ne pouvant plus être payés, nous avons été mis à la porte. Et c’est dans la rue que nous avons continué à consommer ce poison

Moi qui venais d’un milieu riche, j’étais désormais SDF. Il m’a fallu apprendre la loi de la rue, apprendre à me défendre, à survivre dehors sous le froid hivernal.
La liste de mes amis se réduisait toujours plus : certains succombaient à la maladie, d’autres faisaient des overdoses, d’autres encore mourraient de froid.

Les gens ne me regardaient pas, ou fuyaient mon regard. Lorsque je quémandais quelques centimes, ils ne prenaient pas même la peine de me répondre. J’étais comme invisible dans cette masse. Ma situation précaire ne choquait pas, il fallait croire que c’était la normalité. J’étais terriblement seul dans cette France qui m’avait oublié, qui m’avait rayé de sa carte. Je n’étais plus qu’un déchet de la société, un être inutile qui n’avait pas sa place en France.

Et pourtant, j’avais envie de m’en sortir, mais comment ? Je n’avais pas de famille, je ne connaissais plus personne de la « haute société »…

Alors, je me suis éloigné de ces amis qui ne semblaient pas vouloir remonter la pente. Désormais, j’allais faire cavalier seul. Difficilement, j’ai réduit ma consommation de drogue, et ne m’autorisais à boire que lors de températures extrêmes, pour me réchauffer.

Mon nouveau compagnon de route était un chien errant que j’avais croisé près des poubelles que je fouillais. Désormais, il était mon meilleur ami, le seul.

Quand j’arrivais à me payer un peu de nourriture, c’est toujours mon chien que je servais en premier. Il m’était fidèle, et je lui étais également fidèle. Je lui donnais souvent plus à manger qu’à moi-même, comme pour le remercier d’être là pour moi.

Une fois par semaine, je m’offrais un billet de loterie, nourrissant l’espoir fou d’un jour tirer le gros lot. La découverte de mon résultat était toujours un instant magique : mes yeux brillaient, pleins de rêves. C’était fou comme un bout de papier pouvait redonner espoir. Ce moment-là, chaque semaine, je le chérissais. Mon rituel était bien rôdé. Le vendredi matin, j’entrais dans un tabac et achetais mon ticket gagnant. Je sortais quelques minutes plus tard et allais m’assoir sur un banc, toujours le même. J’attendais toujours quelques minutes, le temps de faire une prière intérieure, et j’entamais ensuite le grattage de mon ticket. Hélas, c’était toujours la même déception lorsque je réalisais qu’il me faudrait encore élire villégiature dans la rue.

A côté de ça, l’égoïsme des gens me laissait toujours perplexe. Je n’étais pas méchant, mais ils semblaient tous me craindre. On m’ignorait, m’évitait comme la peste. Et je les voyais bien ces regards de dégoût, je les voyais bien ces mines déconcertées avec l’air de dire « tu n’as qu’à travailler comme tout le monde ». Mais comment trouver du travail sans domicile, sans habits propres, sans une hygiène supportable pour les autres ? C’était mission impossible !

Mes seuls petits bonheurs étaient mon chien que j’aimais plus que tout, la découverte vite déchue de mon billet de loterie hebdomadaire et le sourire dont certains passants me gratifiaient de temps à autre.

Et puis il y a eu cette journée. Tout était différent ce jour-là. Une passante m’a offert le déjeuner et a offert à mon chien des croquettes. Cette passante c’était toi.  Et tu ne t’es pas contentée de ce merveilleux geste, tu as fait quelque chose d’encore plus généreux : tu t’es assise avec moi pour manger. Nous avons parlé plus d’une heure de nos vies respectives. Je t’ai raconté mon parcours et tu en as été bouleversée. Tu m’as dit que tu étais employée dans un restaurant. Tu n’étais pas très bien payée mais cela te suffisait pour élever ton enfant. Et puis, nous nous sommes découverts une habitude commune : toi aussi, tous les vendredis, tu achetais ton billet de loterie.

J’avais le mien dans ma poche, et tu avais aussi acheté le tien avant de venir à ma rencontre.  Nous avons décidé de découvrir nos résultats ensemble. Nous avons chacun, en même temps, gratté nos petites cartes.

Je n’en croyais pas mes yeux. Cela ne devait être qu’illusion. J’avais tellement mangé que ça m’avait peut-être atteint la vision…

250 000€… C’était ce qui était inscrit sur mon ticket. 250 000€ ! J’ai commencé à pleurer. La chance m’avait enfin souri. En voyant mon visage inondé de larmes, toi, ma nouvelle amie, tu as compris. Tu as regardé mon ticket, et t’es mise à pleurer à ton tour. Tu m’as pris dans tes bras, et m’as serré très fort contre toi. Le contact humain…je n’avais plus connu ça depuis si longtemps ! J’aurais pu rester ainsi des heures, goutant pour la première fois au plaisir d’avoir une amie, de sentir près de moi la bonté d’une âme.

Naturellement, c’est avec toi que j’avais envie de partager cet argent. Tu as fermement refusé, m’expliquant que tu ne pouvais pas accepter, que tu ne voulais pas profiter de moi alors que nous ne connaissions que depuis une heure. Ce n’était pas ainsi que je voyais les choses. Tu étais ma bonne étoile, celle qui, à peine entrée dans ma vie, l’avait ensoleillée et qui m’avait porté chance.

Tu m’as laissé tes coordonnées, et tu es partie travailler.

Le lendemain, à la même heure, tu es revenue sur ce banc où l’on s’était rencontrés, mais tu ne m’as pas trouvé. Tu as compris que j’étais sûrement en train de profiter de ma fortune. Et tu t’en es allée, heureuse pour moi. Tu voulais me voir, car il s’était passé quelque chose de fort entre nous, un respect profond et une affection particulière malgré que l’on ne se soit fréquentés qu’une heure.

Tu es venue chaque jour, et tu ne m’as jamais trouvé près de ce banc. Tu n’avais pas de téléphone où me joindre pour prendre de mes nouvelles. Pourtant je n’étais pas loin.

Et puis, une semaine après, je t’ai appelée. Tu semblais heureuse que je le fasse.
Je t’ai donné rendez-vous, près de ce banc où nous nous étions rencontrés une semaine plus tôt. Lorsque tu m’as vu, tu en es restée bouche bée. Propre, rasé, portant un costume taillé sur mesure et arborant un beau sourire, j’étais métamorphosé. C’est timidement que tu t’es avancée vers moi, comme si désormais je n’étais plus le même. Tu semblais intimidée. Les gens qui me croisaient me regardaient maintenant, m’admiraient même, et apparemment, je méritais désormais leur politesse puisque j’étais toujours salué.

Tu es restée muette, et je t’ai simplement demandée de me suivre. En face de ce banc, il y avait une grande maison, immense même. Je t’ai expliqué que j’en avais fait l’acquisition. Tu étais encore une fois heureuse pour moi, et tu m’as félicité.
J’ai entrepris de te la faire visiter. La maison était en fait mitoyenne. Il y avait deux maisons. L’une t’appartenait et était à ton nom.
Tu n’en as pas cru tes oreilles, tu t’es mise à pleurer, tu m’as pris encore dans tes bras. Ton fils et toi alliez enfin avoir votre chez-vous.

Mon amie, si je t’écris cette lettre aujourd’hui, c’est pour te remercier d’être entrée dans ma vie. Les gens comme toi méritent les plus belles surprises. Tu es une personne généreuse qui cherche le bonheur de l’autre. Tu as été pour moi une lumière dans ma sombre vie. Non pas parce que tu m’as porté chance, mais parce que tu as pris le temps de dépasser les préjugés. Tu as cherché à me connaitre, et tu as voulu faire le bien. Aujourd’hui, tu en as été récompensée, et je suis sûr que la vie te réserve encore de belles surprises, car tu es une belle personne.

 

Lorsque l’on fait le bien autour de soi, on ne peut récolter que le bien en retour. C’est le cercle vertueux de l’amour de son prochain.

 

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