Lettre à un homme violent

Cher mari,

Lorsque l’on s’est connu, nous n’avions que 18 ans. Au premier regard, j’ai tout de suite su que c’était toi. Beau brun ténébreux, le regard sombre, tu avais ce je-ne-sais-quoi qui a fait chavirer mon cœur. Tu avais quelque chose de noir en toi, comme si tu cachais un lourd secret, et c’est précisément ce quelque chose qui m’attirait.

Nous étions alors étudiants et avons commencé à nous fréquenter. Tu me plaisais tellement !

Tout doucement, nous avons pris le temps de devenir un couple. Tu étais doux et attentionné. Je me sentais protégée à tes côtés. J’avais 20 ans et étais entrée dans une grande école de commerce. Je me voyais déjà au sommet, une fois mon diplôme en poche. Toi, tu avais décidé de devenir ingénieur dans l’aéronautique. L’avenir nous souriait. Nous nous imaginions riches, avec des enfants et une grande maison…. Que du bonheur en somme !

Tu as décroché ton diplôme alors que nous avions 23 ans. De mon côté, il me restait encore une année à effectuer, avant d’entrer dans le monde du travail. Pour cette dernière année, je devais effectuer un stage obligatoire à l’étranger. Tu n’étais pas d’accord. Tu me disais que je te manquerais trop, et que tu n’acceptais pas que je vive seule dans une ville étrangère. Tu me disais que les hommes pourraient s’attaquer à la faible femme seule que je serais dans cette ville. On a dû se disputer un million de fois sur le sujet. Il fallait que je parte si je voulais décrocher mon diplôme. Je n’avais pas le choix. Tu le savais.

Un soir, j’ai rempli mon dossier pour l’école, avec mes dates de départ et retour. Je devais passer 6 mois en Grande-Bretagne. J’avais trouvé une entreprise pour faire mon stage, et un appartement dans le centre-ville. Londres, ce n’était pas loin de Paris. On pourrait se voir tous les week-ends.

Quand tu as vu ce dossier, tu es devenu fou. Tu es entré dans une colère dingue. Tu hurlais. Tes mots n’étaient même pas bien articulés, je ne comprenais pas ce que tu disais. J’ai cru déchiffré des paroles comme « tu es une femme, ta place n’est pas à faire la p*** à l’étranger ! ». Et d’autres horreurs du genre.
Tu étais rouge de colère, je n’arrivais même pas à m’expliquer. Et puis…tu m’as donné une gifle.

Cette gifle, jamais je ne l’oublierai. Elle a marqué le début de ma descente aux enfers. Ce soir-là, j’aurais dû partir. Avec l’élan que tu avais pris pour me frapper, tu m’avais propulsée à terre. Et à ce moment, tu as dû réaliser ce que tu venais de faire. Tu m’as demandé pardon. Tu t’es mis à pleurer, bafouillant que tu m’aimais tellement que tu ne supportais pas l’idée même que nous puissions habiter loin l’un de l’autre. Tu m’as fait une déclaration comme jamais tu ne m’en avais faite. Tu m’as touchée. Tu m’as fait de la peine aussi. Alors, tu as déployé tout un arsenal d’arguments, pour me faire entendre qu’après tout, mon diplôme n’était pas important à côté de notre amour, que je n’avais pas besoin de travailler vu l’argent que tu brassais, que je pourrais travailler plus tard, lorsque tu ouvrerais ta propre entreprise. Entre chaque phrase que tu prononçais, tu m’embrassais, caressais ma joue endolorie, me demandais pardon encore et encore.
Et puis, pour finir ta tirade, tu m’as demandée en mariage. A mon tour, je pleurais de joie, oubliant même ce qu’il venait de se produire.

J’ai accepté de ne pas partir, mettant en échec l’obtention de mon diplôme tant convoité. Après tout, vivre d’amour et d’eau fraiche ne faisait pas peur. Je serais heureuse à tes côtés.
Nous nous sommes mariés, et j’ai commencé à trouver le temps long à la maison.

Lorsque je voulais sortir, tu avais toujours quelque chose à y redire : mon pantalon était trop serré, mon maquillage était trop voyant, tu voulais que je te fasse à manger,…
Petit à petit, les gifles ont remplacé les cris. Et, à chaque fois, c’est en pleurant que tu venais t’excuser. Comme je n’avais que toi, je te pardonnais, espérant que tu ne recommencerais pas.

Nous étions entrés dans une spirale infernale.

Je ne sortais plus que pour faire les courses. J’avais perdu toutes mes amies qui ne comprenaient pas ma nouvelle vie. Evidemment, je ne leur avais rien dit de tes dérives violentes. J’étais seule. Terriblement seule. Personne à qui me confier, personne à part toi. Toi, que j’aimais tant, toi que j’aimais à en crever.

Et puis, les gifles ne semblaient plus rassasier ta faim de violence. Alors tu t’es mis à me frapper plus fort. Des coups de poing, des coups de pieds, tu n’avais plus de limite. Des fois même, tu me jetais à terre et me rouais de coups, sans prendre le temps de respirer. Et après, comme à chaque fois, tu te mettais à sangloter, me demandant pardon, me faisant des déclarations d’amour, m’offrant des cadeaux plus beaux les uns que les autres.

Je m’enfermais chaque jour un petit peu plus dans ma solitude. J’avais peur de toi. Et je continuais pourtant à t’aimer.

Et puis, il y a eu ce jour de Novembre. Je n’en pouvais plus de cette vie que tu avais gâchée. Je ne servais à rien dans cette société. La société semblait d’ailleurs m’avoir oubliée. Alors, j’ai décidé de me reprendre en main. Après tout, tu m’aimais, ça, j’en étais persuadée. Cela voulait dire que tu pourrais sûrement consentir à faire des efforts pour moi, à changer. Ce jour-là, j’ai décidé de me faire belle pour toi. Je me suis apprêtée plus d’une heure, et suis descendue dans la rue pour t’attendre.
Tu es arrivé à 19h, comme chaque jour. Tu t’es arrêté sur le palier de la porte où  je t’attendais. Tu m’as longuement dévisagée, et d’une voix ferme, tu m’as juste dit « monte à la maison ».

J’ai lu dans tes yeux une haine que je n’avais jamais vu jusque-là. Ce regard sombre qui m’avait fait tant d’effet aux premiers jours de notre idylle m’a cette fois-ci glacé le sang. Je suis rentrée dans la maison, triste. Tu ne m’avais même pas complimenté, alors que j’avais fait tous ces efforts pour te plaire.

Je suis montée au premier étage de notre maison, me suis assise sur le bord du lit. J’avais envie d’être seule, mais tu m’as emboîté le pas. Ton visage est devenu tout rouge. Et là, tu t’es mis à hurlé que ma tenue était indécente, que j’avais l’air d’une prostituée. Et tu m’as frappé. Encore et encore. J’étais en sang. Les coups pleuvaient sur moi. J’étais à terre, essayais de me protéger de mes mains, mais tu avais plus de force que moi. J’avais mal, physiquement et dans mon cœur.

Tu ne t’arrêtais plus, malgré mes cris et mes pleurs. Comme un fou, tu me frappais. Tu as même enlevé ta ceinture pour me fouetter avec. Et puis tu es sorti de la chambre un instant. Je n’avais plus de force. J’étais étendue, incapable de bouger. Mon corps tout entier tremblait de peine et de peur.

Et tu es revenu, avec un couteau à la main. Tu as hurlé que je n’étais qu’une moins que rien et que j’allais payer pour cet accoutrement.
Moi ! Moi qui avais tout fait pour toi, c’est ainsi que tu me traitais. Alors j’ai compris, c’était soit toi, soit moi. Mais l’un de nous allait mourir ce soir.

J’avais toujours dit que je t’aimer à en crever. Mais cette fois, non, je ne voulais pas en crever de mon amour. Je voulais vivre. Vivre comme je le voulais. Sans un bourreau qui décide à ma place, sous prétexte que je ne suis qu’une femme.

J’avais mal partout, mais j’ai réussi à trouver des ressources insoupçonnées pour t’arracher le couteau des mains. Tu as eu un temps où tu es resté dubitatif. C’est là que je t’ai poignardé, de toute mes forces.

Mon amour, à mon tour, à chaudes larmes, je te demande pardon.
Je n’ai aimé que toi, et j’aurais préféré que ça se passe autrement. J’aimerais maintenant pouvoir me reconstruire, avec le douloureux souvenir que tu me laisses. Mais tu sais, justice doit être faite : je vais comparaître devant le juge pour homicide volontaire. Je plaiderai la légitime défense, avec 6 ans de maltraitance conjugale.

La justice comprendra-t-elle que pour vivre, j’ai dû te tuer, mon amour ?

violence-conjugale

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